Article rédige pour : Le Temps – 20 mai 1910

C’est, d’après les dernières observations astronomiques, cette nuit que la comète de Halley a passé entre le soleil et la terre. Faut-il rappeler les suppositions plus ou moins fantaisistes auxquelles ce phénomène avait donné lieu? D’après les uns, notre pauvre planète, balayée par la queue de l’astre errant, devait être lancée dans l’espace. Pour d’autres, la terre, prise dans le rayon d’attraction de cette masse formidable de gaz, devait tomber comme un bolide sur le noyau cométaire. Quelques-uns, s’appuyant sur les résultats des analyses spectrales, affirmaient que l’atmosphère terrestre allait être complètement bouleversée par le choc de la chevelure cométaire, qui avançait vers elle à une vitesse d’une centaine de kilomètres à la seconde, et que le cyanogène, qui composait cette chevelure, allait faire disparaître en quelques instants toute trace de vie animale sur la surface de la terre.

Rien de tout cela ne s’est produit. S’il faut en croire les calculs des astronomes, la comète de Halley s’est bien trouvée ce matin entre le soleil et la terre de 3 h. 35 à 4 h. 35 (heure de l’observatoire de Paris); mais elle a disparu sans que l’on ait pu constater la moindre trace de son passage, du moins dans nos régions. Nous devons reconnaître, il est-vrai, qu’a Paris on se trouvait dans les conditions les plus défavorables pour constater le passage de la voyageuse céleste entre le disque solaire et le globe terrestre.

Paris a vécu avec avidité durant les quelques heures nocturnes qui ont précédé la minute suprême. Prétexte à repas plantureux ou à gambades sans mesure, la comète a mis beaucoup de Parisiens en délire. On a ri dans Montmartre et dans le quartier latin comme aux soirs gras de Noel et de mi-carême. Peut-être, chez certains, la crainte secrète d’un danger mystérieux et formidable était-elle comme une excitation a s’esclaffer plus fort.

Hier, sous la menace de l’asphyxie ou de la pulvérisation universelle, d’aucuns ont voulu païennement mourir ou sabler le champagne pour se donner du courage. Mais d’autres se réfugièrent dans l’ombre des églises, et autour des confessionnaux les femmes pieuses s’assemblaient pour demander aux ministres de Dieu la force mystique de franchir le seuil de l’au-delà. Ailleurs, de pauvres gens perdaient toute raison et se livraient à tant d’excentricités que seuls les médecins aliénistes pourront désormais les secourir.

De Toulon, on nous télégraphie qu’une foule énorme s’est rendue cette nuit dans les rues de la ville et se rassembla généralement sur les vastes terrains de la Rhode, espérant assister à l’apparition de la comète. Le ciel était couvert. On ne vit rien que des éclairs, qui laissaient supposer au loin de violents orages. Le passage de la comète a causé un double sentiment de curiosité dans les grands centres, et de terreur superstitieuse chez les habitants de la plupart des villages, où nombre de fermières ont fait brûler pendant toute la nuit le cierge bénit qu’on n’allume que lorsqu’il s’agit de conjurer de grandes catastrophes. Dans ces régions, la venue du jour a été saluée avec des soupirs de satisfaction.

Ainsi que nous l’avons dit, le phénomène devait commencer à 3 h. 35 environ pour finir à 4 h. 35. Ces chiffres étaient donnés hier encore par le professeur Kobold, de l’observatoire de Kiel. Or, le soleil se levait ce matin à Paris à 4 h. 13. Nos astronomes, en tenant les chiffres de M. Kobold pour exacts, n’avaient donc qu’une vingtaine de minutes pour étudier le phénomène.Néanmoins, ils étaient tous à leur poste dès huit heures hier soir. Ils y sont restés pendant toute la nuit, scrutant le ciel, sondant les espaces éthérés, cherchant à découvrir, à la minute historique, de quoi sont composées ces voyageuses célestes qui ont tant fait travailler les imaginations; mais hélas ! ceux que nous avons consultés jusqu’à présent n’ont rien découvert. Espérons que les astronomes des autres pays, notamment ceux d’Extrême-Orient qui étaient autrement mieux placés que les nôtres pour faire ces études, auront été plus heureux.

Le Temps – 20 mai 1910

 

Source : http://cpascans.canalblog.com/archives/2010/01/19/16561808.html